Vers la piqure pour tous ?

6 Mai

Si demain le corps médical reçoit la mission, non plus uniquement de rendre la santé, mais aussi de donner s’il le juge nécessaire la mort avant l’heure, la confiance qui régnait jusqu’ici entre les grabataires, les vieillards dépendants, les infirmes, les grands malades et leur médecin sera aussitôt ruinée.

Depuis l’Antiquité, cette évidence a été inscrite dans le fameux serment d’Hippocrate (IV° siècle avant Jésus Christ) qui énonce : «  je ne remettrai à personne du poison si on m’en demande ni ne prendrai l’initiative d’une pareille suggestion. » Allant dans le même sens, la civilisation chrétienne a toujours considéré le suicide ou l’assassinat comme un crime envers Dieu, la société ou soi-même.

La généralisation de la contraception et surtout la loi Veil de 1975 autorisant l’avortement ont fait sauter le premier verrou psychologique qui protégeait la vie, et depuis nous allons usque ad nauseam de mal en pis dans la culture de mort. L’abîme appelle l’abîme comme le dit le roi David dans les psaumes. L’individualisme forcené manifeste quotidiennement son opposition à toute morale et sa recherche toujours inassouvie de liberté.

 

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Euthanasie versus soins palliatifs

La légalisation de l’euthanasie ne pourra être que l’aboutissement logique de cette évolution infernale.

Mais qu’est-ce que l’euthanasie ? Nicolas Aumonier, maitre de conférences à l’université JF Grenoble I, la définit comme « l’acte ou l’omission dont l’intention première vise la mort d’un malade pour supprimer sa douleur. Cette définition fournit un critère simple à la conscience : l’euthanasie est une mort imposée qui s’oppose à la mort naturelle. »

« supprimer la douleur » : c’est en effet que la souffrance, la grande hantise des malades, est au cœur des réflexions du corps médical français depuis les années soixante-dix. Des initiatives ont peu à peu été prises par des hôpitaux pour que les soins palliatifs soient procurés aux patients en fin de vie. Une circulaire ministérielle de 1986 organise les soins palliatifs mais c’est surtout la loi de 2002 qui les consacre pleinement. « Ils visent à soulager la douleur, à apaiser la souffrance psychique, à sauvegarder la dignité de la personne malade et à soutenir son entourage. » (article l.1110-10 du code de la santé publique). Malgré tout, les professionnels de la santé déplorent le nombre encore insuffisant d’unités de soins palliatifs en France. Ils constatent que surtout les soins palliatifs font disparaître la quasi-totalité des demandes d’euthanasies. Malheureusement, une légalisation de l’euthanasie sonnerait l’arrêt de mort des soins palliatifs qui deviendraient en grande partie inutiles.

Les apports de la loi Leonetti

Les questions touchant aux soins ultimes sont, en France, réglées par la loi du 22 avril 2005, dite loi Leonetti, du nom  de ce député UMP des Alpes Maritimes. Cette loi intervient suite au choc créé dans l’opinion publique par le cas de Vincent Humbert, ce jeune homme devenu tétraplégique, presque aveugle et muet à la suite d’un accident de voiture. S’exprimant en exerçant des pressions à l’aide de son pouce droit, il écrit au président Jacques Chirac pour lui demander le droit de mourir. Sa mère lui injecte une dose de médicament le plongeant dans le coma. Quelques jours plus tard, le 26 septembre 2003, le médecin en accord avec la famille cesse la réanimation et lui administre un produit provoquant la mort . Il s’agit clairement d’une euthanasie. La mère et le médecin bénéficieront d’un non-lieu en février 2006.
La loi Leonetti introduit le refus de l’acharnement thérapeutique, qui s’exprime du côté du patient par le droit en fin de vie de refuser ou d’arrêter les traitements, et, du côté du médecin, par l’interdiction de « l’obstination déraisonnable » dont nous parlerons plus loin. La loi de 2005 crée également des directives anticipées remplies par le patient afin d’exprimer ses volontés à l’égard de la manière de terminer sa vie, concernant la limitation ou l’arrêt de traitement. Elles sont valables trois ans, révocables à tout moment, mais non contraignantes pour le médecin.
La loi Leonetti prévoit surtout une « procédure collégiale » de médecins pour le malade hors d’état d’exprimer sa volonté lorsqu’il s’agit de limiter ou de suspendre un traitement susceptible de mettre sa vie en danger. A cette occasion sont consultées les éventuelles directives anticipées laissées par le patient ou la personne de confiance désignée. Cette disposition entraine la dépénalisation de la limitation de traitements à la condition du respect de la procédure.
De l’avis des praticiens, on est arrivé, avec cette loi, à un certain équilibre qui rend possible l’exercice de l’art de la médecine pour un catholique. La loi leonetti a en effet inscrit dans le code de la santé publique le principe catholique dit du « double effet ». Un même acte peut avoir un double effet, l’un voulu  et l’autre non. Dans le cas des soins palliatifs, si le praticien, pour diminuer la souffrance du malade en fin de vie et après l’avoir averti des risques, administre un traitement «  qui peut avoir pour fin secondaire d’abréger la vie » il n’y a légalement et moralement pas de faute. Car le but est alors de soulager la douleur et non de tuer. En revanche, si le médecin souhaite hâter la mort du patient qui souffre trop à son goût en augmentant les doses de sédatifs en vue de provoquer la mort, il y a évidemment meurtre. Et cela, même lorsqu’il y a assentiment du malade. Toute la difficulté réside donc dans l’intention qui anime le médecin.

 

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L’interprétation de la loi Leonetti : traitements, eau, nourriture

La loi Leonetti n’aurait pas posé plus d’objections si l’actualité récente n’était venue donner un coup de projecteur sur la notion « d’obstination déraisonnable » introduite par cette même loi. A l’occasion de l’affaire Vincent Lambert, le conseil d’Etat, dans une décision du 24 juin 2014, a jugé que l’arrêt des traitements décidé par un médecin pour éviter d’entrer dans une obstination déraisonnable implique non pas uniquement la fin de la médication et de l’aide apportée par d’éventuelles machines, mais aussi la rupture de l’alimentation et de l’hydratation artificielles. C’est ce qui est arrivé à Vincent Lambert lui-même quand l’équipe médicale l’a privé de nourriture et d’eau pendant trente et un jours. «  D’ordinaire, il n’en faut pas tant pour qu’un patient «  qui veut mourir » décède, en effet. Vincent, lui, n’est pas mort », remarquent les médecins Xavier Ducrocq et Bernard Jeanblanc.
Il est bon ici de rappeler une évidence. L’eau et la nourriture ne sont pas des traitements médicaux ! Sauf exception, l’alimentation et l’hydratation artificielles entrent dans les soins ordinaires dont parle Pie XII. Il n’est pas moral d’en priver le malade. Sinon, on peut se trouver devant un cas d’euthanasie par omission.
La vie de Vincent Lambert est actuellement entre les mains des juges de la Cour européenne des droits de l’homme. Si son cas est tranché dans le sens où il faudrait le priver de nourriture et d’eau, ce sont 1700 personnes en France qui, comme lui, sont pauci-relationnels, c’est-à-dire qui ont peu voire presque pas de relation avec leur entourage du fait de leur pathologie, et qui risque d’être condamné à mourir de faim et de soif.
La proposition de loi Claeys-Leonetti
Il y a du nouveau dans la législation même si on est encore à l’état de projet : les députés Alain Claeys PS et Jean Leonetti UMP ont en effet remis le 12 décembre 2014 au président de la République un rapport et une proposition de loi «  créant de nouveaux droits en faveur des malades et des personnes en fin de vie. » Une autre proposition de loi a été déposée en parallèle, celle de Véronique Massonneau en faveur de l’euthanasie active et du suicide assisté. Celle-ci a été rejetée par l’assemblée nationale le 21 janvier 2015 ; extérieurement tout laisse à penser que l’euthanasie ne fait pas partie de la proposition de loi Claeys Leonetti.
Deux nouveautés sont à l’ordre du jour. Tout d’abord les directives anticipées auront désormais un caractère contraignant pour le médecin. Elles auront une validité permanente, mais seront révocables à tout moment. Leur existence figurera sur la Carte Vitale. Ensuite, la proposition de loi crée un droit pour le patient à une sédation profonde et continue jusqu’au décès en phase terminale.
Concrètement, le médecin sera obligé de plonger le malade dans un sommeil profond jusqu’à la mort, en arrêtant tous traitements, nourriture et eau compris dans trois cas :
-1 à la demande du patient en phase terminale qui présente une souffrance réfractaire, c’est-à-dire qui ne peut être diminuée, et qui ne souhaite plus souffrir ;
-2 à la demande du patient d’arrêter tout traitement et de ce fait entrant en phase terminale ;
-3 lorsque la personne hors d’état de s’exprimer et dans le cadre actuel du refus de l’obstination déraisonnable mais avec des directives anticipées qui seront contraignantes.
Pour ce dernier cas, les députés Claeys et Leonetti précisent dans leur rapport : «  nous visons par ces dispositions les situations des personnes en état végétatif chroniques ou en état pauci-relationnel. » on remarquera que Vincent Lambert est ici indirectement désigné et que la sédation terminale ne concerne donc pas uniquement des personnes en fin de vie !

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Les enjeux de ce projet de loi

On peut donc déjà conclure que lorsque l’arrêt des traitements accompagné d’une sédation terminale, inclura la privation de nourriture et d’eau, il s’agira sauf exceptions, d’une euthanasie masquée. Et ce sera d’autant plus vrai pour des patients qui ne se trouvent pas en fin de vie comme les personnes en état végétatif ou en état pauci-relationnel.
De même, comme dans l’actuelle loi Leonetti, lorsque l’intention du médecin sera non pas de réduire la souffrance, mais d’administrer la sédation terminale pour faire mourir en augmentant délibérément les doses de sédatif afin de provoquer plus rapidement le décès, il y aura euthanasie sans le dire. C’est juste une question de dosage. La tentation sera alors grande d’évacuer au plus vite un malade en fin de vie pour libérer des lits d’hôpitaux et réduire le coût des soins.
Tous deux partisans de l’euthanasie, on notera que le député Véronique Massoneau qualifie très justement d’euthanasie lente la proposition de loi Claeys-Leonetti, et que Jean Luc Romero, président de l’association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), ne dit pas autre chose de la loi Leonetti de 2005. Pour lui il est inhumain de laisser mourir quelqu’un de faim et de soif, processus qui dure environ un mois. Il s’oppose donc également à l’actuel projet Claeys-Leonetti en réclamant au contraire le droit à une mort immédiate.
On peut ajouter que ce qui est gênant dans les trois obligations (citées plus haut) faites au médecin, c’est qu’elles émanent du patient soit directement par les directives anticipées, comme si celui-ci était capable de faire son propre diagnostic, et comme si celui-là en était réduit à un rôle d’exécutant, un simple prestataire de service.
Plus grave encore, malgré la demande de Patrick Bouet, président du Conseil de l’ordre des médecins, Jean Leonetti a refusé d’intégrer une clause de conscience pour les médecins dans la proposition de loi : «  Mettre une clause de conscience, c’est laisser entendre que la sédation ne serait pas une bonne pratique. Or, pour moi, la sédation, à la fois profonde, parce que la souffrance est réfractaire, et irréversible, parce que le patient est en fin, relève de mon devoir de médecin : soulager le patient. »
Cette loi s’appuie sur des peurs propres à émouvoir l’opinion publique. La proposition de loi et la presse insistent sur le fait qu’il existerait des souffrances réfractaires à tout traitement. Le professeur F Goldwasser, chef du service de cancérologie de l’hôpital Cochin à Paris affirme au contraire : «  Aujourd’hui on a des thérapeutiques très puissantes qui permettent de soulager la quasi intégralité des souffrances. »
Cela signifie dont que l’on veut légiférer pour des cas extrêmement rares ! S’il reste 30 à 40% de personnes qui meurent en souffrant comme le prétend Jean Leonetti, ce n’est pas par manque de solutions, mais par manque de connaissances et de formations de soignants » insiste le professeur Goldwasser.
Une euthanasie qui ne veut pas dire son nom ?
On le voit, si la proposition de loi Claeys-Leonetti n’utilise jamais le mot « euthanasie » elle en comporte néanmoins tous les ingrédients, avec l’apparition de cette sédation profonde et continue jusqu’au décès en phase terminale, faite de privation de nourriture et d’eau. Eric Favereau du journal Libération reconnaît que «  certains qualifieront cette sédation d’aide à mourir, d’autres de mort apaisée, l’ambiguïté restant volontairement non levée. »
Nous sommes face à un risque d’euthanasie qui ne dit pas son nom, affirme Tugdual Derville, cofondateur du collectif soulager mais pas tuer. Il y a une sorte de tour de passe-passe avec cette sédation que l’on tire du chapeau. La sédation en phase terminale, exceptionnelle, qui assume le double effet (soulager la douleur au risque d’accélérer la survenue de la mort), se trouve mélangée comme dans une salade empoisonnée, avec la sédation euthanasique. »
L’application du texte permettra indubitablement la pratique de sédations euthanasiques dans certains cas. On le voit, le curseur évolue lentement vers la légalisation ouverte de l’euthanasie. On sait que l’euthanasie est déjà pratiquée dans certains services hospitaliers, comme le montrait encore récemment l’affaire Bonnemaison. Mais, la France se réveillera un beau matin dans le constat de la pratique courante de l’euthanasie, qui justifiera son inscription plus claire dans les textes.
L’expérience montre que dans les pays qui ont libéralisé l’euthanasie, celle-ci est pratiquée de façon incontrôlée et parfois même à l’insu du patient.
C’est malheureusement la pratique dans les hôpitaux qui révèlera l’ampleur des dangers virtuellement présents dans cette proposition de loi. Celle-ci doit passer au Parlement en mars 2015. Le gouvernement souhaite qu’elle réunisse le consensus qu’avait obtenu la loi Leonetti en 2005, votée à l’unanimité ! elle peut certes être corrigée dans le bon sens. Mais elle risque d’être amendée dans un sens plus dangereux encore, les radicaux de gauche et les verts étant de farouches partisans de l’euthanasie et du suicide assisté.
La passion de l’égalité qui anime la gauche, comme nous avons pu le voir avec le mariage pour tous, pourrait ainsi nous amener au droit à la piqûre pour tous, à égalité avec les animaux qui sont les seuls aujourd’hui à y avoir légalement accès !

 

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